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Quelques observations sur l'état actuel de la langue catalane en Roussillon (1935)

[Part 1]

Alfons Miàs

Alfons Miàs

Nous étudions depuis déjà quelques années les fluctuations de notre langue maternelle.

Nous croyons utile, indispensable même, de faire connaître a nos compatriotes -à tous- les résultats de nos observations, absolument personnelles et rigoureusement impartiales.

Ces observations peuvent se diviser un trois points:

1º Chez les lettrés, la langue tend vers la perfection ;

2º Corruption sans cesse accrue du langage populaire ;

3º Diminution sensible, malgré l'instruction générale et obligatoire, du nombre de Roussillonnais parlant correctement le français.

Ces résultats ont été obtenus en établissant des comparaisons entre l'époque d'avant-guerre et l'époque actuelle; entre le parler de l'élément bourgeois et celui de l'élément populaire; entre la vile et la campagne.

Si le tableau que nous allons vous présenter est un paysage dévasté, désolé et mélancolique, il y a tout de même à l'horizon une lueur qui se montre tremblante et pâle, annonciatrice en vérité et malgré tout de temps meilleurs.

Cette lueur est en fonction des efforts conjugués des patients érudits contemporains.

En lever de rideau, selon l'expression chère aux rugbymen (excusez ce mot d'origine étrangère), nous nous permettons de rappeler que dans la Catalogue espagnole, en dépit des attaques incessantes du dictateur militaire Primo de Rivera, la langue catalane arriva, grâce aux travaux assidus des philologues formant l'honorable Institut d'Estudis Catalans, à un degré de pureté suffisant, quant à l'orthographe, à la morphologie et à la syntaxe, pour que l'on pût déclarer officiellement que l'unité de la langue était réalisée et qu'a partir de cet instant, celle-ci pouvait être adoptée par les écoles, les professeurs privés, les écrivains, la presse et l'ensemble de la population.

Cette adoption se fit avec enthousiasme. Il n'y eut que queques rares dissidents parmi les écrivains spécialistes de philologie qui restèrent sur leurs positions, principalement dans le domaine de l'orthographe. Les différences les plus importantes portèrent sourtout sur les lettres h et y, tout en n'a altérant pas la prononciation et sur la terminaison de certains verbes :

Foch au lieu de foc;

Còrrech au lieu côrrec;

Vehi au lieu de veí;

Hont au lieu de on;

Ayre au lieu de aire;

Rassa au lieu de raça;

Rebrer au lieu de rebre, etc...

Ces adversaires de l'unité linguistique étaient une petite minorité tendant à diminuer de jour en jour, soit parce que la mort emporte fatalement ces vénérables et incorruptibles catalanistes, soit à cause de la conversion de la majeure partie des rebelles.

Nous n'a vous pas la prétention de déclarer que la langue catalane actuelle est parfaite; non, mais elle a été conventionnellement unifiée le plus scrupuleusement possible et nous ne plaidons pas pour sa perfection, mais bien pour son unification.

Il est à peu près certain qu'en Catalogue espagnole, dans dix ans d'ici, il n'y a aura plus à parler de dissidences, la langue catalane prévalant définitivement sur tous les dialectes catalans.

Cette unification tant attendue, qui correspondait à une renaissance réelle fut non seulement acceptée par les intellectuels du Principat, mais aussi par ceux des Iles Baléares, de l'ancien royaume de Valencia et de la petite république d'Andorre. De ce côté, nous ne connaissons aucune objection serieuse.

Ici, en Roussillon, c'est-à-dire dans la Catalogne française, l'adoption de ce nouveau système ne se répandit guère. Les vieux écrivains s'y opposèrent non point farouchement, mais passivement, en n'acceptant, selon la fantaisie de chacun d'eux, que des fragments de la nouvelle réglementation.

Les uns invoquèrent leur âge avancé, les autres dirent que l'orthographe ainsi rectifiée serait trop difficilement adoptée par le peuple, les autres enfin, qu'il valait mieux employer la graphie d'Albert Saisset, c'est-à-dire d'écrire le catalan suivant la phonétique française.

Raisons bien fragiles que méconnurent les jeunes.

Parmi ceux qui ne prirent pas une position bien définie, il convient de citer Mossèn Esteve Caseponce, qui, bien qu'ayant habité Barcelone pendant de longues années, ne put se décider aucunement à accepter la totalité des nouvelles dispositions édictées par l'Institut d'Estudis Catalans.

En effet, ses Contes vallespirenchs sont déjà écrits avec une orthographe que l'on pourrait qualifier de personnelle et qu'il défend dans son avant-propos.

Ses Cent i una faules de la Fontaine sont écrites avec une orthographe mixte qui laisse deviner une concession, et ses rondalles éditées à Barcelone sont conformes à l'orthographe officielle.

Evidemment, ce manque d'unité donne naissance à un certain désordre, tolérable en période de décadence, mais inacceptable en période de renaissance. De plus, ce désordre nuit beaucoup au développement du catalan en Roussillon, les lecteurs ne sachant pas quelle orthographe est la bonne.

Nous verrons donc des écrivains comme Mossèn Estève Caseponce, Mossèn Bonafont, Mossèn Gibrat (qu'ils soient pardonnés de leurs péchés), Horaci Chauvet, Pau Berga, Joan Amade, Mossèn Jampy, Joan Narach, etc., écrire chacun à sa fantaisie, l'Almanac català-rossellonès étant le reflet de ce pot pourri dialectal.

Heureusement, parmi les jeunes, certains firent un effort louable et fructueux. Citons-en quelques-uns : Carles Grandó, Francis-Ayrol, Edmond Brazés, J. Sébastià Pons, Abdon Poggi, Josep Medina, Josep Vergés, etc. Ce sont ces jeunes qui font jaillir l'étincelle. Ce sont eux, les semeurs de grains. Ego plantavi.

Eux sûrement ne moissonneront pas, peut-être leurs disciples non plus, mais ils sont la flamme destinée à guider les générations qui montent, consciencieuses de leur personnalité. Cette lueur timide et pâle d'aujourd'hui deviendra la lumière éblouissante de demain, qui, comparable au soleil de juin, éclairera puissamment les moissonneurs de rimes.

Jeunes collégiens, étudiants, perdus dans l'abîme des programmes surchargés, suivez l'étoile des princes des lettres catalanes, suivez la lueur qui naît là-bas au-dessus de l'horizon.

* * *

Le deuxième point est environné d'une tristesse déconcertante. C'est la photographie d'une décadence indiscutable, lourde, ironique, paradoxale...

Cette maudite guerre mondiale y a beaucoup contribué.

Il nous semble entendre encore notre grand-père paternel parler le même catalan que nous entendons aujourd'hui à Barcelone et il faut à peine remonter 25 ans en arrière, mais parcourir 200 kilomètres.

Pendant la guerre, on entendait encore parler catalan dans les grands centres roussillonnais ; à Céret, par exemple, où nous passions notre jeunesse, on disait l'escorxador au lieu de l'abatoirt, il y avait l'escola dels frares i l'escola de les monges, les rues avaient toutes un nom catalan. Maintenant il y a l'escola "supérieure" el pensionat de "Soeur Thérèse de l'Enfant Jésus" et des rues Danton, Victor Hugo, Louis Blanc, etc...

On chantait les "Goigs" à l'ermitage du glorieux Saint-Ferréol, aujourd'hui on commence par quelques strophes et on finit par un cantique en français sur l'air de "Sur cette colline". Marie, dans sa grâce divine, doit sourire et saint Ferréol, le fougueux capitaine, doit trépigner... Insouciance de fidèles, insouciance de pasteurs... Décadence.

Dans la rue, la confusion règne. Où est la syntaxe ? Où est le vocalbulaire ? Où sont les règles de prononciation ? Abus de phrases n'ayant absolument aucun sens : Te fouteré un tantou, pour te donaré un cop. Aqueixe done quin estoumac que té, pour quin pit que té aquesta dona. On confond poitrine avec estomac. Cela n'a aucune importance. Fait-on attention à la valeur d'un mot ? Pensez-vous, on se comprend quand même, puisque tout le monde commet la même faute.

Hi havia un mal enterro de gent pour hi havia un enterro molt concorregut. Si nous traduisons littéralement le premier cas, nous avons : Il y avait un mauvais enterrement de monde, ce qui n'a aucun sens.

Soum menjat arros per dinar, au lieu de He menjat arros..., ce qui voudrait dire dans le premier cas : Je suis mangé du riz.

Assie-lou pour espia-lo, pour mira'l : regarde-le.

Marat dat Deou ! pour Mare de Déu ! : mère de Dieu

Marà ! comme abréviatif décadent de la même expression.

Cassem un arrosoirt pour cerquem una regadora : nous sommes à la recherche d'un arrosoir.

Quon vinrie pour quan vindria : quand il viendrait.

Moussiou pour senyor : Monsieur ; bounjourt ! pour bon dia ! bon jour ; bounsouart pour bona tarda ! : bonsoir ; sibouplet ! pour si us plau ! : s'il vous plaît ; La bac sigadeou pour alabat sia Déau ! : Dieu soit loué !

L'assassinat des augmentatifs :

Maria Santissi ou Maria santissimeta pour Maria santíssima : Très sainte Marie.

Nous voyons dans ce cas un augmentatif diminué d'une syllabe par corruption et ce même augmentatif transformé en diminutif par l'addition d'une syllabe parfaitement inutile.

La suppression d'une syllabe dans les mots accentués a l'antépénultième syllabe, l'accent tonique se déplaçant et le mot devenant pla d'esdrúixol qu'il était.

Glori pour glòria : gloire ; correspondenci pour correspondència correspondance ; agradivoul pour agradivola : agréable.

D'autres fautes recueillies au hasard de la pensée :

Ayme pour ànima : âme ; cadena d'una muntanya pour carena : crête ; core pour cor : coeur ; allebontes pour aleshores ou llavors : alors donc ; missa pour église La missa és plena de gent pour l'église est remplie de monde ; cal doubrir la porta pour cal obrir la porta ; bouès pour fusta : bois ; moujourdone pour majordona : gouvernante : jo pour mi : moi ; meu, teu, seu per meva, teva, seva, la meu mare, la teu germana, la seu casa : La mon mère, la ton soeur, la son maison. En ben dinat, pour havent dinat : après avoir dîné. Ets blegat ? pour has plegat ? : tu as quitté le travail ?

Substitution des syllabes fortes ans, ens, ins, ons, uns par la syllabe forte às, ès, ís, òs, ús :

Catalàs pour catalans, bès pour bens : biens ; camís pour camíns : chemins ; recós pour recons : coins ; algús pour alguns : quelques.

Es pour les ou els ; és minyós pour els minyons.

Emploi de monosyllabes comme salutacions :

Hé, ha, ho ! hou ! heu ! hua, hiep ! allé !

Adieu pour bonjour, bonsoir ou bonne nuit. Ainsi un camarade qui en aborde un autre dira : Ha! adieu, com te va? l'autre répondra : hou ! adieu, va pas mal!

L'emploi du présent pour le passé défini. Ainsi on dit : soun anat a Perpinyà pour vaig o vareig anar a Perpinyà : je suis allé à Perpignan !

Suppression radicale du traitement si joli, si délicat et si respectueux de vosté.

Catalanisation des mots français : poteu, rideu, bateu pour pal, cortina, vaixell, du français poteau, rideau, bateau, etc...

Nous avons cité assez de fautes, - hélas ! trop. Il faudrait, pour les énumérer toutes, les 25 volumes d'une encyclopédie.

On parle mal. On écrit encore pire et on ne s'en rend pas compte. Les Roussillonnais les plus instruits, d'une éducation parfaite, n'ont aucune notion d'orthographe catalane. On l'ignore généralement parce que ces gens-là n'ont jamais l'occasion d'écrire le catalan et quand ils vont à Barcelone ils avouent rarement qu'ils soient natifs du Roussillon.

Pour se faire une idée de l'ignorance qui règne parmi ceux qui pensent écrire correctement la langue catalane, il suffit de recueillir les citations catalanes ou les noms de lieux dont sont émaillées les chroniques départementales de nos principaux journaux régionaux.

Le «Courrier de Céret», sous l'impulsion de son directeur François Casteli et d'un de ses principaux collaborateurs, le poète Edmond Brazès, seul, a souci de l'orthographe et, sauf quelques exceptions, la respecte consciencieusement.

Nous avons vu dernièrement un plan cadastral nouvellement révisé. Les noms des lieux y sont inintelligibles et pour un Français et pour un Catalan. C'est une abomination. C'est un crime. Décadence.

* * *

Examinons la «situation linguistique» dans laquelle se trouve un Catalan français, lorsqu'il sort de son nid.

S'il va à Barcelone, il n'y a pas de doute, on ne le comprendra pas ou on le comprendra difficilement. Dans les deux cas, on remarquera son parler étrange, composé en majeure partie de mots inconnus ou malsonnants. Souvent, il emploiera un vocabulaire grossier et impoli, produisant une impression très désagréable. Premier échec !

Si ce même Roussillonnais va à Paris et s'il parle son catalan-roussillonnais, on ne le comprendra pas du tout. C'est naturel. S'il est en compagnie d'autres Roussillonnais et s'il parle constamment sa langue propre avec eux, on pensera qu'il s'agit de provinciaux éloignés, ce qui sera exact, ou d'étrangers ce qui n'aura pas d'importance et lui et ses camarades seront excusés facilement de l'accent méridional dont ils useront, quand ils parleront français par force, c'est-à-dire pour demander un renseignement, au restaurant, à l'hôtel ou dans les bureaux òu ils se rendront pour leurs afaires ou pour leur travail.

Si, au contraire, il parle constamment le français avec ceux qui l'accompagnent, on dira de lui que c'est un Méridional de Marseille ou de Perpignan presque un Espagnol, avec la différence très importante que, cette fois-ci, on ne lui pardonnera pas son accent chantant.

Et il en faut si peu, hélas ! pour se rendre antipathique a quelqu'un !

Justement, les Roussillonnais sont nombreux à Paris.

Nous connaissons maintes épouses de gardes républicains, d'agents de police, de douaniers ou de pompiers qui, originaires d'un Saint-Marçal, d'un Reiners on d'un Serdinyà, font des efforts inimaginables, surhumains, entendez-vous, pour arriver à "attraper" l'accent de la capitale et qui font rire, rire aux éclats, leurs voisines de palier, la pipelette ou la marchande des "quat'saisons".

Le mari parfois se rend compte de ce ridicule, il gronde sa femme. "Tu ne sauras jamais parler français. Fas riure a en tothom", dit-il, sans se douter, le malheureux, que lui aussi, est atteint du même mal ; lui aussi porte le même stigmate, moins accentué peut-être à cause d'un plus grand effort de volonté et par le constant contact provoqué par son service journalier.

Le temps est un grand maître et, avec beaucoup de patience et beaucoup de bonne volonté, ou arrive à la longue à parler français 90 % d'accent et 45 % de correction. Il est vrai que les neuf dixièmes des Français d'Oc confondent accent et pureté constructive du langage. Pour eux bien parler français, ce n'est pas faire honneur à la grammaire, mais bien imiter le faubourien. C'est une erreur regrettable, si répandue dans la masse que, pour notre part, nous ne l'en verrous plus disparaître.

Au fond, c'est une véritable épidémie, du genre incurable, non à cause de la nature du mal, mais par suite du manque de médecins et des médicaments appropriés.

Connaissez-vous en Roussillon un instituteur qui fasse remarquer a ses élèves la différence qui existe entre l'accentuation et la syntaxe ? et qui leur conseille de ne point s'évertuer à perdre l'accent régional ?

Peut-être y en a-t-il quelques-uns, mais si rares et si méconnus !

Voici le Roussillonnais qui habite Paris, aller en permission ou en congé. Il arrive au village. Dès la première rencontre avec les parents et les familiers, un nouvel échec se présente, cette fois-ci de sens contraire. Notre sujet parle français, bien entendu, avec l'accent de l'intérieur, afin de démontrer péremptoirement qu'il vit dans une grande ville. C'est alors, qu'offusqués, ceux qui sont restés au village se fâchent avec une sincérité caractéristique. - En fa de maneres perqué ve de Paris. - Mira t'el, s'ha descuidat de parlar català - Sembla que nos es pas d'ací !

Critique sur critique. Là-bas, on se moquait de lui à cause de son accent méridional ; ici, on le ridiculise a cause de son "simili accent parisien".

Que doit-il faire ? Que fera-t-il ?

Brave Roussillonnais qui habites Paris, nous voudrions que tu puisses entendre ce que l'on dit de toi dans ce Paris qui t'attire et fait de toi un esclave et ce que l'on dit de toi dans ton village natal, où l'on te prend pour un seigneur orgueilleux. On pourrait te comparer au morceau de fer rougi par le feu, coincé, aplati entre l'enclume et le marteau. Tu brilles et on t'écrase !

Pour peu que l'on soit materialiste, on s'en fiche. Qu'importe le langage, qu'importe l'accent, les heures ne passent-elles pas la même chose ? A quoi cela nous servirait-il de parler catalan ?

Arrive le moment de la retraite. Au début, notre sujet se révèle tout feu tout flamme. Il parle le catalan d'emblée. Il veut faire comme tout le monde.

Cependant, au bout de quelques mois, il se produit un phénomène physiologique digne d'être noté. Notre retraité - bien que la règle ne soit pas sans exceptions - s'aperçoit que dans le village, la totalité de ses compatriotes font des efforts désespérés pour arriver à parler un français médiocre. Surtout, la mère lorsqu'elle parle a ses enfants, Il voit, alors, combien le français que lui parle est cent fois supérieur à celui qu'il entend autour de lui. Il se dit : "On va leur faire voir, à tous ces paysans, à ces rustres, ce que vaut notre parler comparé au leur, à ces pauvres ignorants qui n'ont jamais quitté leur coin de montagne" et, sciemment, il parlera français, persuadé que celui-ci lui procurera une supériorité sociale. Et nos bons Roussillonnais sont si naïfs qu'ils accorderont cette supériorité avec une facilité et un bon vouloir déconcertants. Des "Monsieur", des "Madame" il n'en manquera pas. Oh ! non ! Du vagabond, de l'inconnu quelconque, on fait précéder le nom de "Monsieur".

Au maire, au conseiller général, au député, au sénateur, au notable, parce qu'ils auront le malheur de parler catalan avec leurs familiers, on leur décochera un "En Pams ha vingut" ; "En Tarris ha fet fer un munt de treballs ; "En Rous arriba de Paris" ; "En Ramell vindrà per a l'inauguració del monument" ; «L'Ecoiffier es un gros industrial".

Savez-vous que bon nombre de Roussillonnais croient que "senyor" veut dire seigneur et qu'en disant "El senyor Devis se fa vell" on veut dire "Le seigneur Denis se fait vieillot". Pensez si, en ces temps de démocratie et de désordre, on va traiter de seigneur un monsieur qui est comme vous et moi.

En disant "El senyor Payrà és alcalde de Perpinyà", on veut dire simplement "Monsieur Payra est maire de Perpignan", ce qui appartient à la plus élémentaire des politesses et n'a rien d'aristocratique.

Il est vrai que dans un langage décadent tel que le nôtre, la politesse n'existe plus. Et pourtant, Dieu sait si elle a existé, dans la plus isolée de nos fermes et dans le plus reculé de nos villages, à l'époque des : Deú vos guard ! Ave Maria purissíma ! Qué mana vosté? etc...

Un parler correct est toujours une preuve d'éducation. Un bas-parler indique ignorance et infériorité.

En résumé, la supériorité sociale est presque toujours donnée par la langue. Et c'est pourquoi les derniers contreforts de la langue catalane, dépouillée de toutes ses vertus et de toute sa beauté, ne sont occupés que par les charretiers, les valets de ferme, les mendiants, les masovers, les bergers, etc...

Honneur à ces primitifs ! Honneur à ces humbles ! Honneur à cette dernière classe de la société ! C'est elle qui, journellement, ranime la flamme du passé sur l'autel de la patrie catalane.

La langue étant fonction de la terre "trepitjada", du climat, de la flore et de la faune et de tout un passé, il est pratiquement impossible d'adapter une langue étrangère dans notre pays.

Les grandes langues commerciales et d'expansion, comme l'anglais, l'espagnol, le français, l'allemand, etc., sont brillantes autant qu'est brillant le commerce qui leur ha donné ce prestige. Vienne une crise et c'est la chute rapide, verticale, comme tombèrent les grandes langues de l'antiquité.

Or, nous sommes en temps de crise. A mesure que celle-ci s' accentuera et que les régions uniformisées redeviendront les régions naturelles et originales des temps normaux, les dialectes provinciaux, tel le phénix, renaîtront de leurs cendres.

Nous avons une grande confiance en la renaissance des langues régionales aujourd'hui méprisées, certains que chaque jour leur apporte un peu de vigueur, un peu de sève printanière... beaucoup d'espérance.

* * *

En Roussillon, depuis Louis XIV, on n'a cessé d'attaquer et d'essayer de faire disparaître la langue catalane. C'est un fait reconnu par tous les historiens et les philologues. Mais au nom de l'humanité, de quel droit ?

Et à la place du catalan qu'y introduit-on ?

Un français ridicule, patoisé, embarrassé et dépaysé exprimé avec un accent à faire rire un saule pleureur.

Résultat : situation transitoire entre chèvre et chou.

On parle mal le catalan. Nous l'avouons sans rougir, mais aussi nous écorchons impitoyabletnent le français du Roi Soleil, nous le clamons bien haut, pour que ces Messieurs de l'Académie et du Comité directeur de l'Enseignement l'entendent.

Quand on fait les choses à moitié, on les fait toujours mal. Si nous étions ministre de l'Intérieur ou de l'Instruction publique, nous infligerions une forte amende à tout citoyen français qui, en France ou dans une colonie française, parlerait une langue autre que l'idiome national, ce qui serait injuste, ou alors nous rendrions obligatoire dans toutes les écoles de France et des Colonies l'enseignement des langues maternelles, ce qui serait juste et conforme à la volonté de Dieu.

Une chose ou l'autre.

Nous demandons qu'une fois pour toutes, le gouvernement français résolve le problème des langues françaises.

La génération de nos pères, celle qui aujourd'hui est à l'apogée de l'expérience (60 à 70 ans) avait toujours parlé catalan au foyer ancestral et avait appris la langue nationale à l'école communale. C'était un français déplorable quant à l'accent, mais très suffisant du point de vue grammatical. C'était beau. C'était consolant.

Aujourd'hui, en Roussillon, nous sommes arrivés au seuil de l'Acropole. Rares sont les Catalans qui ne parlent pas français. Tous l'ont appris et pratiqué au régiment ou ailleurs. Les mères de famille le parlent à l'enfant dès les premiers mots. On veut parler français dans tous les milieux du département. Effectivement, on le parle.

Que de vieilles et braves grand'mères ont versé et versent des larmes, sous les reproches immérités de leur beau-fils ou de leur belle-fille, parfois de leurs propres enfants, pour n'avoir pas su parler français à la progéniture qui pousse dans une ambiance nouvelle, moderne, mais fausse, absurde, régressive.

Badin et Tallez trouveraient là un argument de plus à ajouter à leur chapitre sur la dureté des enfants envers les vieillards, argument le plus répandu de nos jours et auquel ils ne pensèrent peut-être pas, puisqu'ils ne le citèrent point dans leur ouvrage "Aspects du Roussillon"

Oui, nous pouvons crier et nous voulons crier le premier : Alerte ! Le catalan est en pleine décomposition. Des vandales de toute nature pillent notre idiome ancestral.

Allons-nous le laisser sans défense ?

Verrons-nous s'éteindre la lueur avec indifférence? cette pâle lueur qui tremble sous la tramontane ?

Qu'un coup de vent violent emporte le modernisme jusqu'aux enfers. Mais qu'il nous laisse la langue de nos aïeux, cette langue que la majeure partie des Roûssillonnais renient... et haïssent.

Roussillonnais, ton catalan se meurt, le laisseras-tu périr ? Laisseras tu sombrer dans le néant des choses qui passent et ne reviennent plus, ce parler sobre, rude et fier des montagnes pyrénéennes?

Roussillonnais de 1935, laisserez-vous chanter le Requiem sur le cercueil déjà ouvert de votre langue maternelle ?

* * *

Nous avons lu naguère, dans quelque article de journal ou dans quelque roman, nous ne nous souvenons pas exactement où, que les Catalans-français, dans leurs conversations, s'exprimaient tantôt en catalan, tantôt en français. "C'est original", disait l'auteur de cette affirmation saugrenue.

Sûrement, un écrivain qui se moquait de nous, ou qui, comme beaucoup de ses collègues, écrivent des inexactitudes, grosses comme des moulins à farine, parce qu'ils ne se donnent pas la peine d'approfondir les origines de certains faits qui, à première vue, paraissent originaux et ne sont autre chose que des faits scandaleux.

Nous, nous affirmons que le seul fait de s'exprimer mi en catalan, mi en français est un scandale indigne d'hommes qui ont un autour-propre social et la moindre notion de leur personnalité.

Si les Roussillonnais parlent tantôt en français, tantôt en catalan, c'est qu'ils y sont obligés, par ignorance et par le peu de facilité qu'ils ont à s'exprimer totalement en l'une ou l'autre langue.

Prenons le Roussillonnais moyen. Le même de tout à l'heure, si vous voulez : un fonctionnaire.

Quel que soit le sujet traité, quel que soit son interlocuteur, des expressions, des interjections, des lambeaux de phrase en catalan lui échapperont, souvent des phrases entières.

Cette alternance dans une conversation indique vraiment une méconnaissance manifeste des deux langues. Cela s'explique ainsi : A un point donné de la phrase, la mémoire se trouvant en défaut, un effort de recherche est nécessaire et le premier mot ou le groupe de mots qui jaillissent spontanément sont du catalan. La langue les exprime aussitôt, mais comme le vocabulaire roussillonnais est étonnamment réduit, notre sujet ne tarde pas à se trouver de nouveau coincé et il est contraint derechef à émettre une nouvelle série de mots ou de phrases en français sauf à revenir au catalan tout à l'heure et ainsi de suite, tout le long de la conversation.

Cela fait penser à la pauvresse qui, pour faire sa maigre gerbe, est obligée de glaner dans plusieurs champs.

C'est à cause de cette impuissance d'expression que trop de Roussillonnais ignorants et renégats affirment que ce maudit catalan les empêche de bien parler français. "Tant com parlarem calalà, parlerem pas mai bé el francès"

Cette affirmation est fausse, absolument fausse, car l'étude sérieuse du catalan ne saurait nuire aucunement à l'étude et à la pratique du français. Le vrai catalan provenant directement du latin et du grec nous aiderait à comprendre les mots savants difficiles.

Et combien de Roussillonnais qui parlent français parce qu'ils sont incapables de parler catalan !

S'exprimer en français, c'est leur unique ressource et ils ne sont pas en minorité. En vérité, ce n'est pas filatteur.

Leur réponse monotone et toujours identique "Nous sommes français, notre langue est le français, cela nous suffit", vous est toujours servie. C'est l'unique argument. Un argument qui n'a qu'une valeur relative et que nous pourrions comparer à la personne qui disait : Un parapluie, mais c'est un objet parfaitement inutile.., oui, quand il ne pleut pas ! et qui dit qu'un beau jour il ne pleuvra pas sur le toit percé des nationalités françaises ?

Tout le monde, nous l'avons bien remarqué, se réfugie derrière ce qualificatif de français Un provincial dit : Je suis Français ; un commerçant dit : Je suis Français; un chômeur dit : Je suis Français ! Tout le monde veut être Français, espérant trouver là un remède à toutes les maladies spirituelles, matérielles et sociales du moment.

Attention ! La France est un immense radeau ; si tous ses nationaux veulent y monter à la fois, en cas de naufrage, il y aura surcharge et tout sombrera. La France devrait former une série de petits radeaux construits isolément et reliés par une solide corde les uns aux autres.

Notre devoir est de prévenir les Roussillonnais et de leur dire Si la France sombrait un jour, vous en seriez les premiers responsables, parce que vous avez été avertis.

En laissant de côté les avocats, les officiers, les écrivains, les hauts fonctionnaires, le personnel de l'enseignement et tous ceux qui ont fait des études secondaires, il faut écouter et analyser la conversation en français d'un Roussillonnais moyen. Nous ne voulons pas insister sur ce point. Nous risquerions de froisser grand nombre d'amours-propres. Faites-en discrètement l'expérience et vous nous direz ce que vous en pensez.

Surtout, gardez-vous de croire que nous écrivions ceci par présomption. Loin de là. Nous ne pensons pas être plus que les autres. Dieu sait les difficultés que nous éprouvons à écrire un bon français, au point d'en avoir honte, comme nous avons honte de parler et d'écrire si mal le catalan. Nous, encore, nous sommes notre propre médecin, nous connaissons notre mal et nous voudrions tant en guérir et vous soulager !

Parler, c'est difficile de bien parler, mais écrire. Il faudrait lire ces lettres du jeune soldat à ses parents, du jeune homme à sa fiancée, de l'ouvrier à son patron, du propriétaire à son courtier, etc...

Nous ne voulons pas être exigeants dans notre critique.

Laissons de côté l'orthographe et le style et attachons nous plus spécialement au vocabulaire et à la syntaxe.

Cette fois, il n'y a pas de quoi rire. C'est d'une insuffisance notoire. Nous ne sommes plus au temps passé, où il n'y avait des écoles que pour les riches.

Aujourd'hui, cet état de choses n'est pas pardonnable.

Que se passe-t-il ? Pourquoi les résultats des instructions primaire, secondaire et primaire supérieure ne sont pas proportionnés aux années d'études et aux efforts acharnés des maîtres, des professeurs et des élèves ?

Nous savons d'avance que beaucoup d'instituteurs proclameront que cet échec est dû à l'usage immodéré du catalan. Nous ne sommes pas de leur avis, nous l'avons déjà dit tout à l'heure. Deux langues latines ne peuvent pas se repousser et se nuire. Cette affirmation est contraire au bon sens. Nous n'acceptons pas cet argument. L'échec est dû uniquement à ce que nous parlons mal notre catalan. Nous ne savons pas construire des phrases correctes. Nous prononçons mal et nous considérons le français comme notre langue maternelle, au lieu de le considérer comme une langue auxiliaire. Voilà l'obstacle que nous ne pouvons pas franchir et que ceux qui viendront après nous ne franchiront jamais.

Certains hommes se figurent qu'ils peuvent outrepasser aisément les lois de la nature. Ils se trompent et ils trompent ceux qui les écoutent.

Le catalan devrait être la langue de la maison, des relations familiales et amicales, la langue de la région ; le français, lui, serait la langue de l'instruction supérieure, du grand commerce, des administrations et des échanges interrégionaux et internationaux.

Voilà les cadres dans lesquels devraient être placés soigneusement et intelligemment ces deux idiomes.

Hors de ceci : confusion et la confusion augmeutera avec les années. Soyez-en certains.

Par la langue, notre éducation serait catalane. Elle nous rendrait supérieurs, sans aucun doute. Joffre, le Maréchal de France, pourvu d'une instruction et d'une éducation catalanes, dans un Etat supposons, catalan, n'eût-il pas été un Président de République catalane ou un Comte-Roi ?

Parlons clair. Si en France, en ce qui nous concerne, on persiste a vouloir laisser mourir les langues méridionales, celles-ci, dans leur agonie, tueront la langue d'oïl et l'entraîneront avec elles dans l'au-delà.

Ce sera justice !

* * *

Continua...

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Setembre del 2004

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